jeudi 3 novembre 2016

Un roi en slip de bain



J'avais écrit ces "Impressions d'Afrique" en 2010, pour un blog aujourd'hui disparu. En début d'année, une erreur de manipulation m'a fait jeter à la corbeille tout un contingent de textes, dont elles faisaient partie, c'est la vie. Je les croyais donc perdues. C'était bien la peine d'avoir fait l'effort de se souvenir... Mais heureusement (en l'occurrence) la mémoire d'internet est incorruptible, et je les ai retrouvées hier grâce à la "Wayback Machine" ; je les aime bien, alors je les republie ici. 





Au dos de cette photo, un date (je reconnais l'écriture de ma mère) : 16 janvier 1984. 



UN ROI EN SLIP DE BAIN 

   L'année de mes dix ans, j'étais en Afrique. Je venais de Berre (Bouches-du-Rhône), j'allais y retourner, le dépaysement était grand, et les souvenirs que j'en ai sont tous heureux. 
   L'un des plus marquants fut l'intrusion, dans notre appartement du second, d'un nuage de papillons noirs, par un jour de grand soleil comme il me semble qu'ils le furent tous, excepté d'effroyables pluies qui me ravissaient. L'effroi, encore lui, le disputa à l'excitation ; mon père les chassa à coups de balai puis nous les regardâmes passer, innombrables, derrière la baie vitrée du balcon ; leurs bruissements conjugués produisaient un surprenant vacarme. J'avais vraiment senti ce jour-là ce qu'était une force de la nature, et j'en redemandais. 
    Mon premier souvenir d’Afrique, nonobstant, n’est pas très poétique : nous venons d’arriver, nous achetons une batterie de casseroles dans un supermarché, et tandis que je m’étonne de la monstruosité des prix (je ne sais pas encore ce que sont des francs CFA) je sens couler le long de ma jambe la grosse envie que je retenais, la turista je suppose, et me voilà tout emmerdé, cherchant à faire discrètement part de mon malheur à ma mère, sans attirer l’attention de nos compagnons de queue, devant la caisse ; précaution inutile, l’odeur me stigmatise, il fait une chaleur infernale ― ma honte est encore plus cuisante. 
   Le tout premier souvenir, cela dit, c'est elle ― la chaleur : son tremblement sur le tarmac, et celui plus lointain d'une ligne de palmiers dans la couleur orange. 

   Il y a une école à deux pas dans notre rue, mais elle n’accepte que les blancs. J’irai donc dans une autre, l'école de Bougainville, à trois ou quatre pâtés de maisons, à pied : le racisme, littéralement, me fait suer. 
   Nous portons l’uniforme : chemisette et short kaki pour les garçons, robe à carreaux vichy pour les filles. Chaque matin, dans la cour de latérite, cette terre brun rouge qu’il y a partout, nous entonnons L’AbidjanaiseTes fils chère Côte d'Ivoire / Fiers artisans de ta grandeur / Tous rassemblés pour ta gloire/ Te bâtiront dans le bonheur ― cependant qu’on hisse les couleurs, orange blanc vert (ce me semble une version daltonienne du drapeau français). 
   Une petite Libanaise en pinçait pour moi ; à ma première visite chez elle on m’avait offert des chardons, ces bonbons à la liqueur enrobés de sucre bleu imitant les piquants de la fleur, si j’y retournai par la suite c’était dans l’espoir d’en boulotter d’autres ; espoir bien compris par mon amoureuse, qui veillait à ce qu’on en renouvelât les stocks. Nous n’avons pas même échangé un baiser. 
   C’est que je n’avais d’yeux que pour le fils de nos voisins, Sylvain, mon tout premier béguin. Qui n’en a jamais rien su, évidemment ― il eût fallu que moi-même je le susse, or c’était loin d’être si clair dans mon esprit. 
   L'Afrique ne vit pas moins l'éveil de ma sensualité. 
   
   Nous n’étions pas bien loin de l’avenue Giscard-d’Estaing. C’était une chose amusante que de voir la tête chauve de l’ex-président, pas encore littérateur libidineux, devenue le motif, répété dans des médaillons, de tissus imprimés dans lesquels on taillait des boubous. On m’en tailla un, à l’effigie d’aucun président. J’en porte encore à l’occasion car c’est un vêtement fort commode, aux temps chauds. 
  J’ai dit que le soleil m’avait paru régner toujours, à l’exception de la saison des pluies. Ladite saison fermait l’école, mais aussi un match des Éléphants, l’équipe de football nationale, ou la moindre indisposition du bien-aimé chef de la nation, dont le nom cadencé, Félix Houphouët-Boigny, retentissait cent fois par jour ; de même, si ce dernier recevait un homologue (bien qu’il fût incomparable) ou s'il donnait une allocution, tout le pays s’arrêtait, et la classe avec lui. Bref j’étais très souvent en vacances. 
   C’était un petit monde. Deux immeubles bas se faisant face au fond d’une cour ombreuse, entre des manguiers. Près de l’entrée de la résidence, qu’une arche de verdure séparait de la rue poussiéreuse, une maison individuelle, qu’habita les six premiers mois la famille de Sylvain. 
   Il m’attendait à la sortie des cours, puisque tout de même il m’arrivait d’en suivre. Envieux de mon cartable, quand son père, un petit magouilleur violent et fanfaron qui trimbalait sa smala par toute l’Afrique, ne tenait jamais sa promesse de l’inscrire enfin à l’école, faute de se fixer nulle part. Il était presque analphabète, comme une calamiteuse partie de scrabble, qu’il n’avait pas osé refuser, me l’avait appris de façon très embarrassante pour nous deux. Je me souviens qu’il avait proposé toran, pour torrent. 
   Je lui montrais mes cahiers, lui répétais mes leçons. On pouvait dire qu’il se réfugiait dans notre appartement du second. Les disputes fleuries de ses parents étaient la fable de la résidence et avaient rythmé quelques soirées. Jusque tard il traînait dans la cour. Il était doux et triste. Les nuits étaient noires. 
   Un jour des policiers étaient venus, peu après la famille avait disparu. Je me demande encore ce que Sylvain est devenu. 

   Ma propre famille ne m’en semblait que plus heureuse. Après tout, quand mon père et moi ne prenions pas le frais sur le balcon en jouant aux petits chevaux, nous étions au bord de la mer, sur les plages de Grand Bassam, à siroter l'eau de nos noix de coco après que, d'un impressionnant coup de machette et pour quelques centimes, un vendeur ambulant nous les avait décapitées : rien n'était plus rafraîchissant. 
   De cette époque date ma passion pour les fruits de la passion ; j’en ai aussitôt raffolé. J’en achetais par dizaines au coin de la rue, toujours pour trois fois rien, à m’en rendre malade. 
   Ce qui me rendit vraiment patraque, cependant, ce furent les beignets filiformes sur lesquels, pendant la récréation, nous nous jetions en masse, nous arrachant des cornets graisseux où une demi-douzaine de spécimens ne duraient pas longtemps. L’étal de leur marchand était bien pauvre et leur huile plus que douteuse, mais celle-ci leur communiquait un goût inimitable, que je désespère de retrouver. 
   Un autre goût, très légèrement rance et acide, me rappelle instantanément ces indolentes journées ivoiriennes. Celui de l’attiéké, cette semoule de manioc qui accompagnait le poulet piment dont mes parents faisaient invariablement l’emplette, en chemin, dans une petite échoppe au bord de la route (très longue, la route, me semblait-il ; les palmiers y faisaient, mutatis mutandis, de très convaincants platanes), quand nous allions buller sur les immenses et peu peuplées plages de Grand Bassam. 
   
   L’océan était peu ou prou réservé aux week-ends. En semaine, nous barbotions plutôt dans l’une des deux piscines d’un Palm Beach luxueusement miteux, l’une d’eau douce l’autre d’eau de mer. C’était dans la boutique de cet établissement, le vendredi je crois, que j’allais chercher, frétillant d’impatience, le dernier numéro du Journal de Spirou. Il coûtait 670 francs, prix appliqué sur sa couverture au tampon. Il venait de loin, et c’était au fond mon seul lien avec la France, ce qu’il s’y passait. 
   Nous allions parfois au cinéma du célèbre Hôtel Ivoire ― futur théâtre d’affrontements sanglants ― avant de dîner dans le fast-food du bowling, mais les films récents étaient rares et dataient déjà un peu. Je me rappelle n’avoir rien compris à Banzaï de Claude Zidi : le projectionniste avait mélangé les bobines. 
   (L’Hôtel Ivoire dominait Cocody, c’est-à-dire l’Abidjan des riches et des expats, où toutefois nous n’habitions pas, mon père n’étant qu’un modeste chef de chantier. En en revoyant la silhouette à la télévision, fin 2004, en qualité de décor décrépit d’une fusillade, j'ai mieux compris la gênante nostalgie des Pieds-Noirs ; le monde que j'avais connu, j’en étais sûr à présent, n’était plus. Mes souvenirs entraient dans la légende.) 

   Mes souvenirs sont solitaires. Qui se souvient de Tatie Wané (référence nécessaire)? 
   Google se tait. C’était la Dorothée ivoirienne. Elle animait comme elle, en marathonienne, une émission pour la jeunesse, et notamment, entre deux japanims identiques à celles que j’avais laissées au pays (à cette différence que Heidi ou Candy paraissaient ici bien plus exotiques), un quizz, patriotique autant qu’éducatif, opposant deux classes de collège, dans un studio d’évidence surchauffé. Une réponse sur deux, j’exagère à peine, était Félix Houphoüet-Boigny. 
   Les gagnants se partageaient un énorme gâteau à étages ; ils en abandonnaient, au pied de la lettre, les miettes aux perdants, ce que je trouvais extrêmement cruel. 
   Tatie Wané, charnue dans ses boubous criards, menait son petit monde à la baguette, épaulée par Coco et Jules, des marionnettes dont les têtes m’échappent. 
   Qui se souvient de Coco et Jules ? 
   Télé-Programme, que je lisais d’une traite, dès réception, comme un oracle, était épais d’un pouce car mensuel, il n’y avait qu’une chaîne. Quelques mois après notre arrivée, une seconde chaîne avait commencé d’émettre, mais seulement deux soirs par semaine. 

   L’Afrique connut cette année-là une sécheresse sévère ; des sauterelles ravageaient des champs ; l’électricité manqua pendant dix jours. Tout ce temps sans frigo ni clim, quelle horreur ― mais aussi quelle aventure ! 
   Mon bonheur n’avait pas d’obstacle. J’étais le roi de cette cour ombreuse, de ce trois-pièces-cuisine, de ces longues plages de sable et de temps vides ― mais un roi débonnaire, un roi en slip de bain. 
   Il y avait quelques années déjà que mon père enchaînait, nous ne manquions de rien, les chantiers sous l’équateur ; il revenait l’été, à Noël, c’était court ; il rayonnait de joie ― il adorait l’Afrique ― et puis il s’éclipsait. Cette année-là, cette année seulement, mes deux aînées ayant pris leur envol, ma mère et moi pûmes le rejoindre, l’avoir pour nous seuls. Une famille de rêve. 
    J’apprenais d’autant plus volontiers mes leçons que je savais qu’on ne m’en voudrait pas quand, sitôt posé le pied dans l’avion du retour, j’oublierais tout de la géographie et de l’histoire de la Côte d’Ivoire. J’ai suivi bien des fois les contours de sa forme en plastique, sur mes pages quadrillées. Puis nous hachurions l’intérieur selon les cultures, les climats, les ethnies. Je n’en sais plus un mot. 

   Restent le goût de l’attiéké, des parties de petits chevaux, un ciel orange, un film à l’envers, une amitié interrompue, du soleil entre parenthèses.




jeudi 27 octobre 2016

Délicatesses gélatineuses





"Trois minutes, pas une de plus : Achab ne se voit pas faire le tour du monde accroché à Moby Dick, retenir sa respiration, respirer en urgence chaque fois qu'elle daigne rejoindre la surface, puis à nouveau se boucher le nez et se nourrir de ce qu'il trouve, des invertébrés, des délicatesses gélatineuses — jamais, croix de bois, croix de fer, il ne s'est rêvé un avenir de pendentif fixé, mais lâchement, aux flancs de la baleine, pour faire joli : il préfère la séparation." 

Pierre Senges, Achab (séquelles), 2015


vendredi 21 octobre 2016

Particulièrement




"Monsieur H. Michaux vous remercie de l'invitation qui lui a été faite et me charge de vous faire savoir que jamais il ne participe à un colloque et qu'un sujet comme celui de la Poésie est particulièrement de nature à le tenir éloigné d'un congrès."

[in Donc c'est non, Gallimard, 2016]


samedi 10 septembre 2016

Prolongation de l'ironie





Un bout de cette lecture, hier soir à la Compagnie (Marseille), avec François Rossi, batterie, pour vous en donner une idée. Il faisait extrêmement chaud, ce qui ajoutait encore à l'intimité du moment (s'il en était besoin). C'était pour moi un régal d'entendre un musicien prolonger mes pages — d'ailleurs L'ironie s'achève l'année de sa naissance, 1982 : c'était écrit. 



vendredi 2 septembre 2016

Dans l'amour jusqu'au cou





Cette page d'Une petite forme (P.O.L, 2011), livre que François Matton et moi-même avons eu le plaisir de commettre, pour vous inviter à lire en ligne Forçat de l'amour chez Harlequin, un assez long article écrit dans le cours de l'été, à l'invitation de Mathieu Lindon, pour les cahiers estivaux du journal Libération, et paru le 16 août dernier — soit le récit sobre et poignant d'une descente aux enfers de la littérature (il faut croire que j'avais encore deux ou trois choses à dire sur le sujet, mais, que mes anciens employeurs se rassurent, je pense bien en avoir fait le tour). 



jeudi 11 août 2016

Jour de colère


16 h. 



18 h 30. 






20h. 





Dès l'heure du goûter, ainsi, une très étrange lumière dorée nimbait toute chose ; je m'avise après coup que de midi à quatorze heures je m'étais employé à rechercher des Dies Iræ dans la musique de Liszt (il y en a plein), prélude approprié à cette ambiance de fin du monde. Abstraction faite d'une pluie de cendres (charmante danse pourtant, sur les ailes du mistral, de ces particules de garrigue), d'un air âcre et malsain et d'une odeur désagréable, une contre-performance pour les fameuses herbes de Provence, c'est très beau, l'apocalypse (mais ce n'est pas vraiment une révélation). Un pic de beauté méphitique fut bien sûr franchi quand vint le crépuscule — un régal pour yeux irrités que cet incendie au carré. 







vendredi 5 août 2016

Journal de campagne




Mardi.
Tant d'étoiles pour un seul grillon.

Mercredi. 
Hier soir j'ai voulu donner sa chance à Jean d'Ormesson (on trouve de ces choses dans la bibliothèque familiale, nul n'est prophète en son pays). Avec bienveillance (je suis comme ça) mais circonspection. Pour ce que j'en ai saisi, c'est une espèce de long gloussement - on l'entend distinctement faire hu hu hu derrière chaque phrase - figé dans un ronron cadencé façon Grand Siècle, genre Bossuet chez les Grosses Têtes. Presque rien sur presque tout, que ça s'appelait. C'était beau comme du vent sur de l'eau tiède, mais ça ne m'a pas aidé à mieux comprendre les lecteurs du Figaro.

*

J'ai voulu poursuivre aujourd'hui mon exploration des profondeurs de la littérature française mainstream, ça pouvait être amusant, mais après cinq pages de Puértolas (sérieusement ?), cinq pages de Delacourt (WTF ?) et cinq pages de Pancol (oh misère), je me suis senti sale et il m'a bien fallu convenir que ce n'était pas drôle du tout, finalement.

*

Est-ce que c'est le même grillon ? Est-ce que ce sont les mêmes étoiles ?


 
Mon coach.


Jeudi.
Mainstream au hasard des étagères, suite. On a beau dire, les Américains sont de bien meilleurs ouvriers, et ils ont davantage le respect du client. Entre lundi soir et mardi, j'ai avalé sans broncher les 475 pages de Mr Mercedes (2013) - mais il faut dire que j'ai une tendresse particulière, qui remonte à l'enfance, pour l'humanité et la balourdise de Stephen King - et hier j'ai aspiré assez allègrement les cent premières du Grand Maître (2012) de Jim Harrison, que je n'avais encore jamais lu. Ce faisant m'a sauté aux yeux une triple (voire quadruple) coïncidence pour le moins troublante, car pas du genre anecdotique : les protagonistes de ces deux livres sont des flics à la retraite, leur voisin est un adolescent doué en informatique qui les aide dans leur enquête, et les spaghettis à l'ail et à l'huile d'olive sont le plat préféré de leur ancien coéquipier (chez Harrison, il ajoute du parmesan et du persil). Trois questions se posent alors : Stephen plagie-t-il Jim ? Lui rend-il hommage ? Ou doit-on se garder de se faire trop d'illusions sur la richesse de l'imaginaire de ces gros romans yankees ?

*

Le ciel est blanc, il pleut ; ce soir, j'en ai peur, ni étoiles ni grillon. 


 

Vendredi. 
Ça commence à devenir flippant. Chez Harrison, le héros veut chasser une image de son esprit, mais "autant essayer de ne pas penser à un cheval blanc". Or chez King j'avais rencontré la même idée et la même phrase, à ceci près qu'il y était question d'un "ours polaire bleu". J'avoue avoir du mal à les départager. Cheval blanc ou bien ours bleu ? Bonnet blanc ou blanc bonnet ? 
Je dois à l'honnêteté d'ajouter que pour autant Grand Maître est une lecture plutôt plaisante, je ne suis pas (complètement) maso. 

Il finit par s'endormir, car pour une fois il avait la chance d'être vieux et avec l'âge on renonce à essayer de comprendre tout ce qui se passe, à tenter désespérément de régler les centaines de variables dans la maison du cerveau aux milliards de chambres entre lesquelles il n'y a pas assez de portes, loin de là. Il comprit une fois de plus que la vie comportait un nombre ahurissant de pièces mobiles. 

*

Nulle étoile et pourtant, le grillon comme devant. Celles-là ne sont donc pas la condition de celui-ci, ils vont seulement très bien ensemble, mais sinon chacun chez soi. 


 

Samedi.
Des étoiles comme s'il en pleuvait, et d'ailleurs il en pleut. En ai même vu deux filer parallèlement, loin du grillon perpendiculaire.


vendredi 22 juillet 2016

L'haleine froide des choses qui dorment





Tout le monde est couché dans l'appartement silencieux... — J'entr'ouvre la fenêtre pour voir une dernière fois la douce face fauve, bien ronde, de la lune amie. J'entends comme l'haleine très fraîche, froide, de toutes les choses qui dorment — l'arbre d'où suinte de la lumière bleue — de la belle lumière bleue transfigurant au loin par une échappée de rues, comme un paysage polaire électriquement illuminé, les pavés bleus et pâles [...] L'heure divine ! Les choses usuelles, comme la nature, je les ai sacrées, ne pouvant les vaincre. Je les ai vêtues de mon âme et d'images intimes ou splendides. Je vis dans un sanctuaire, au milieu d'un spectacle. Je suis le centre des choses et chacune me procure des sensations et des sentiments magnifiques ou mélancoliques, dont je jouis. J'ai devant les yeux des visions splendides. Il fait doux dans ce lit... Je m'endors.

Poème en prose "griffonné sur une petite feuille de vilain papier quadrillé" par Proust à 17 ans, au lycée Condorcet, au mois de novembre 1888.


mercredi 20 juillet 2016

Comme leurs noms l'indiquent



(Maxime Gaucher entouré d'élèves, lieu et date inconnus (Wikipédia))


M. Gaucher protégeait le talent naissant de Marcel Proust même contre des inspecteurs généraux de l'Université. M. Eugène Manuel vint un jour inspecter la classe. Marcel Proust fut invité à lire à haute voix son dernier devoir français. M. Manuel, indigné, écouta cette lecture, puis, se tournant vers le professeur : "Vous n'auriez point, lui dit-il, parmi les derniers de votre classe, un élève écrivant plus clairement et correctement en français ?" Mais Maxime Gaucher n'était point d'humeur à s'incliner devant les arrêts de ce haut fonctionnaire, le très médiocre poète des Ouvriers, candidat perpétuel à l'Académie française ; il lança cette mordante réplique : "Monsieur l'inspecteur général, aucun de mes élèves n'écrit un français de manuel..."

Robert Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust (1926)


mardi 19 juillet 2016

L'Art de la controverse





Il me faut bien l'avouer, je n'avais jamais lu d'écrivain coréen avant Park Hyoung-su (mon presque exact contemporain, il est né en 1972). Mais il faut bien commencer un jour, et j'ai été bien inspiré : son premier recueil de nouvelles (il y en a six) publié en français, grâce à l'année France-Corée, est excellent de bout en bout. J'en ai trouvé de rares recensions sur le net, complètement à côté de la plaque : Hyoung-su ne manque pas d'humour, certes, mais ce n'est absolument pas un auteur comique, ses histoires sont pour la plupart d'une infinie tristesse ; et son univers n'est ni "loufoque" ni "ubuesque", mais subtilement fantastique... J'ai particulièrement été impressionné par le récit intitulé "Krabi", singulière histoire d'amour entre un homme et un paysage, lequel finit par l'absorber au figuré comme au propre (une sorte de variation spectaculaire sur l'Axolotl de Cortazar), ainsi que par "Le chauffeur de taxi et l'économiste", drôle en effet mais également très inquiétante rencontre entre deux angoissés, qui imagine un fantôme lui aussi d'une très singulière espèce. 


lundi 18 juillet 2016

Il est beau d'être un homme triste





Je rencontrais l'équipe de nuit qui sortait de la mine, leurs chapeaux en couvercle de marmite étaient noirs comme leur peau que perçaient les yeux rougis. Et je me demandais pourquoi certains hommes ont des travaux comme des punitions, tandis que d'autres vendent des glaces, des photographies, ont des travaux comme un amusement. 
Mais même ceux qui travaillent à la mine ne sont pas vraiment tristes. Tristes sont ceux qui ne travaillent pas et qui pensent. 
Il est beau d'être un homme triste, car il s'en trouve peu. 
Les hommes tristes ont fait les églises, les ponts. Les gens gais ont fait des cinémas, des gares, des magasins. On les voit passer par bandes dans des automobiles qui rient et tous ils rient. Alors je m'arrêtais sur la route et je les regardais en face en prenant mon air le plus triste pour leur faire honte. 
Car les personnes les meilleures sont tristes. Ma mère est pâle, très pâle et même si elle rit, une tristesse tremble dans son rire comme des gouttes sur une branche au soleil. Jésus et ses disciples, on ne les voit jamais se pousser des coudes et se tordre. Judas, lui, voulait le faire le malin et sortait pour aller rire tout seul. Et jamais on n'a vu quelqu'un penser à une chose difficile, aux bourgeons, au soleil, comme il monte et descend dans l'eau du ciel, en éclatant de rire. D'ailleurs, il n'y a que les tristes qui ont le bonheur. 
Les hommes disent : "Une vie de chien". Ils croient que les animaux sont humiliés et malheureux. Mais j'avais bien observé les animaux et je savais que les hommes se trompent, car jamais une fourmi ne s'arrête pour soupirer que la vie ne vaut pas la peine, et jamais un âne ne se dit : "Comme je suis vexé d'être un âne." Et quant aux plantes, elles sont si fières d'être ce qu'elles sont, qu'elles ne disent rien à personne. [...] 
Nous, nous sommes malheureux parce que nous ne sommes pas du tout contents d'être ce que nous sommes, sans non plus savoir ce que nous voudrions être. 

Luc Dietrich, Le Bonheur des tristes (1935)


mercredi 13 juillet 2016

L'Univers est en feu





Quand George Willard entra à l’Aigle de Winesburg, il fut harcelé par Joe Welling. Joe Welling enviait le jeune garçon. Il croyait avoir été lui-même destiné par la nature à devenir reporter. « C’est ce que je devrais faire. Il n’y a pas de doute», déclara-t-il en arrêtant George Willard sur le trottoir, devant le magasin de grains et de fourrages de Daugherty. Ses yeux commençaient à étinceler, son index tremblait. « Naturellement, je gagne plus d’argent à la Standard Oil Compagny, et il ne faut pas attacher d’importance à ce que je viens de vous dire, ajouta-t-il. Je ne vous en veux point, mais c’est moi qui devrais avoir votre situation. Je pourrais faire ce travail à mes moments perdus. En courant par-ci par-là, je trouverais des choses que vous ne verrez jamais. » 
S’excitant de plus en plus, Joe Welling pressait le jeune reporter contre la façade du magasin de grains. Perdu dans ses pensées, il roulait des yeux de côté et d’autre et promenait dans ses cheveux sa fine main nerveuse. Un sourire se répandit sur son visage, ses dents aurifiées étincelèrent. « Sortez votre carnet de notes, commanda-t-il. Vous portez dans votre poche un bloc-notes de petit format, n’est-ce pas ? Je sais que oui. Eh bien ! notez ceci, à quoi j’ai pensé l’autre jour. Considérons la décomposition. C’est du feu. Cela consume le bois et les autres choses. Vous n’y aviez jamais songé ? Non, naturellement. Ce trottoir et ce magasin de grains, ces arbres là-bas au bord de la rue, tous sont en feu. Ils se consument. La décomposition, voyez-vous, avance toujours. Rien ne peut l’arrêter. Ni l’eau, ni la peinture. Si une chose est en fer, alors quoi ? Elle se rouille, voyez-vous. C’est du feu, cela aussi. L’univers est en feu. Lancez vos rubriques dans le journal de la manière suivante. Mettez en manchettes : “L’Univers est en feu”. Cela attirera l’attention. On dira que vous êtes épatant. Peu m’importe. Je ne vous envie point. » 


Sherwood Anderson, “Un homme plein d’idées” 
in Winesburg-en-Ohio (nouvelles, 1919)