samedi 23 septembre 2017

Rêverie calendaire #17




Mickey, deux milkshakes et Judy Garland. 



Le 23 septembre a vu naître Cyril Hanouna et Sigmund Freud mourir dans d'atroces souffrances, mais les deux événements ne sont pas liés, apparemment. De plus heureuses venues au monde (leur issue est une autre affaire) lavent l’affront : deux beaux oiseaux en équilibre instable sur leur branche respective, notamment, John Coltrane et Romy Schneider, mais aussi l’enfant star Mickey Rooney, haut comme trois pommes bientôt ridées, né avant eux et qui vivra longtemps encore, lorsqu’ils seront morts, laissant après quatre-dix années de carrière — du muet à la série télé — dix-huit mille dollars nets à son beau-fils et unique héritier (deux cents billets mis de côté par an, par conséquent ; un panier percé, ce bon vieux Mickey). Kubilaï Khan naît également un 23 septembre, Ray Charles ; de fortes têtes. Ce jour-là, en 1913, Roland Garros, vingt-quatre automnes, grâce à un moteur Gnome et une hélice Chauvière, va par la voie des airs de Fréjus à Bizerte en un peu moins de huit heures ; on en fera des timbres. Trente ans plus tard, l’aviation s’est perfectionnée et un millier de bombes alliées pleuvent sur Nantes, cinq cents de moins qu’une semaine plus tôt ; si le centre-ville est en miettes, le port est intact, qu’elles visaient pourtant ; à la fin des années 80, l'adjoint au maire de Nantes aura pour nom Dominique Raimbourg, l'un des deux fils de l'acteur et chanteur Bourvil, mort le 23 septembre 1970 (d'un cancer, comme Sigmund).




vendredi 22 septembre 2017

Rêverie calendaire #16







Ne nous foutons pas du 22 septembre. Le printemps débute dans l’hémisphère sud, rôdant son show dans les provinces avant son triomphe parisien ; on est à cent jours de la fin (de l’année, mais ça recommence) ; le temps des vendanges est venu, d’ailleurs c’est le jour du raisin. Sur un mot d’Abraham Lincoln, quatre millions d’esclaves, soudain, sont au chômage. L’auteur du Grand Meaulnes est tué dans la Meuse. The Man You Loved to Hate voit le jour à Vienne. Anna Karina paraît à Solbjerg, dans la banlieue d’Aarhus, sur une côte danoise, et ne sait déjà pas quoi faire. Un peintre de marines meurt à Brest où il est né (ou naît à Brest où il mourra, c’est pour ainsi dire la même chose). Le joli philosophe, François Bernier, rend l’âme : il avait étudié auprès de Gassendi, qu’il aima comme un père, ses camarades de classe avaient nom Cyrano, Molière, puis il avait survécu à la peste au Caire, passé huit ans dans l’empire mogol sous la couverture d'un médecin de cour (diplôme compris, ses études de médecine avaient duré trois mois, en 1652, à Montpellier, c'était assez pour faire le tour de ce qu'on savait — et de Montpellier), était revenu par Marseille pour écrire chez lui des ouvrages, une Introduction à la lecture de Confucius, des Maximes touchant le mouvement, une Description du canal du Languedoc (qui fit polémique), un Mémoire sur le quiétisme des Indes. C’est l’équinoxe : le jour et la nuit pour une fois sont d’une durée égale, on ne peut s’en prendre à personne.






Bonus : la plus belle valse du monde (il fallait bien ça pour saluer l'automne). 


jeudi 21 septembre 2017

Rêverie calendaire #15






Le 21 septembre, un tiers de New York brûle. En France, la royauté est abolie. Plus tard au même endroit Deschanel démissionne, las qu’on se foute de lui pour avoir au mois de mai (les chansonniers en font leur beurre) manqué de se rompre le cou en tombant d’un train de nuit (qui roulait à cinquante à l’heure) lors d’une crise de somnambulisme ou peut-être seulement d’angoisse (il étouffait, vite un peu d’air), longeant ensuite en sang (et en pyjama) la voie ferrée dans les ténèbres, jusqu’à ce qu’il croise un cheminot (« Je suis le Président de la République » ; tête du cheminot ; « J’ai bien vu que c’était un monsieur, il avait les pieds propres », dira la femme du garde-barrière). Un stock de nitrates explose à Toulouse. La sonde Galileo explose au-dessus de Jupiter. Naissent Gustav Holst et Herbert George Wells, le professeur Choron, Stephen King, Bill Murray. Virgile meurt. Walter Scott meurt. Arthur Schopenhauer aussi, qui écrivait : « […] nous sommes incapables de suivre anneau par anneau la chaîne d’événements qui rattache un fait passé à l’état présent, et pourtant nous sommes loin de le tenir en pareil cas pour un pur rêve. Aussi, dans l’usage de la vie, n’emploie-t-on guère ce moyen pour discerner le rêve de la réalité. » 

Seul le réveil, ajoute-t-il, le permet.



mercredi 20 septembre 2017

Rêverie calendaire #14




Lapu-Lapu, héros philippin.


Le 20 septembre est lié à de grandes premières et quand nous disons grandes nous n’exagérons pas, c’est tout à fait le dessus du panier : ce jour-là, par exemple, en 1519, la caraque de Magellan quitte l’embouchure du Guadalquivir pour accomplir le premier tour du monde (la caraque, pas Fernand, lequel étourdiment fonce vers une flèche qu’un sauvage de l’île de Mactan décochera, dix-sept mois plus tard, sur l’ordre du roi Kalipulako, ou Lapu-Lapu (elle était enduite de poison)) ; ce jour-là naît, en 1778, Фаддей Фаддеевич Беллинсгаузен, un amiral de la flotte russe plus connu, mais à peine, sous le nom de Fabian Gottlieb von Bellingshausen (certes il n’y met pas du sien), son expédition fut pourtant la première, en 1820, à pénétrer les terres du pôle sud ; ce jour-là, en l’an 2000, meurt Герман Степанович Титов, c'est-à-dire Guerman Stepanovitch Titov (ce qui se retient déjà plus facilement), un jeune et beau pilote de l’armée de l’air soviétique qui eut continuellement envie de vomir pendant les vingt-quatre heures que durèrent ses dix-sept orbites autour de la Terre à bord du Vostok 2, en août 61, il avait alors vingt-six ans — et qui cependant, entre deux renvois, fit les premières photos qu’on fit jamais du globe depuis l’espace, il pouvait se payer le luxe de les rater un peu (Titov est encore à ce jour le benjamin des cosmonautes, tous des vieillards en comparaison). 

On fête aussi ce jour-là, si on veut, l’anniversaire de PPDA. Ou de Sabine Azéma, c’est mieux. On se souvient surtout du dernier soupir de Jean Sibelius, à Järvenpää (j’y tiens trop), au nord du lac de Tuusula.






mardi 19 septembre 2017

Rêveries calendaires #12 et #13




Dessin de Mœbius.



Le calendrier révolutionnaire dont nous avons déjà parlé comportant douze mois de trente jours, il manquait cinq jours pour faire une année, un sixième quand elle est bissextile ; on inventa donc les jours complémentaires (dans un premier temps nommés sans-culottides, mais quelqu’un dut s’apercevoir que trop d’innovation tuait l’innovation) auxquels Fabre n’attacha pas des fruits ou des plantes mais des idées et des notions, jour du travail, de la vertu, jour des récompenses ou de l’opinion, jour de la révolution (le plus rare, tous les quatre ans), plaçant en deuxième position le jour du génie, qui tombait la plupart du temps le 18 septembre. Un tel jour meurt Jimi Hendrix, c’est donc le jour du génie mort (dans son vomi). Les fièvres tombent. Le dicton veut que du froid ce jour-là annonce la neige.






Des pèlerins de la Salette communiant dans le mépris de la ligne droite.


Le 19 septembre est un bon jour pour apparaître subitement en altitude, alors qu’on n’avait plus de vos nouvelles depuis des lustres : ainsi la Sainte Vierge dans une vive lumière à deux jeunes bergers de l’Isère, Maximin onze ans et Mélanie quinze, vers trois heures de l’après-midi, en 1846, sur la montagne de la Salette, ainsi la momie jaunâtre et cireuse d’un quadragénaire (dit Ötzi) à deux randonneurs nurembourgeois, en 1991, dans les montagnes du Tyrol où il était mort cinq mille ans plus tôt. Glabre mais barbu, tatoué, intolérant au lactose, ayant eu pour dernier repas du bouquetin et des céréales, le proto-hipster du Chalcolithique décongelé par un été trop chaud est d’une réalité plus certaine (son corps de vingt-et-un kilos est exposé dans une chambre froide à Bolzano, des copies circulent) que la maman du Christ en larmes venant avertir des gamins incultes qu’elle ne retiendra pas longtemps la colère de son fils (des copies circulent), tous deux néanmoins reprendraient sans doute à leur compte cette phrase d’Italo Calvino — mort un 19 septembre — dans Temps Zéro : « Je pourrais donc définir comme temps et non comme espace ce vide qu’il m’a semblé reconnaître en le traversant. »



dimanche 17 septembre 2017

Rêveries calendaires #10 et #11






« La réalité ressemblerait-elle donc quelquefois aux rêves et non pas toujours aux cauchemars ? » constatait incrédule Jean-Baptiste Charcot, en 1906, il avait trente-neuf ans, en admirant les cathédrales d’icebergs de l’Antarctique ; il se remémorait ses jeux d’enfant, dans le jardin de son neurologue de père, quand il singeait les explorateurs polaires, une chaise renversée en guise de traîneau, étouffant sous des couvertures ; c’était trop beau. 

Trente ans plus tard, le 16 septembre 1936, le quatrième de ses bateaux qui s’appelât le « Pourquoi pas ? » — il n’en revenait toujours pas — s’abîmait au large de l’Islande, en revenant du Groenland, victime d’une tempête cyclonique, et avec lui la vie de rêve de Jean-Baptiste. Au même moment, deux gamins du Bronx célébraient leur anniversaire : le douzième pour Lauren Bacall, que l’on surnommerait « The Look », et le neuvième pour Peter Falk, déjà porteur d’un œil de verre. 






Les frères Wright en plein essai. Orville tombe, Wilbur accourt. 



Le 17 septembre 1908, un lieutenant de l’armée américaine âgé de vingt-six ans, Thomas Selfridge, que passionnaient les balbutiements des plus lourds que l’air, s’arrange pour monter à bord du « Wright Flyer III » aux côtés de son concepteur, Orville Wright, et survole quatre fois et demi avec succès, à cinquante mètres de hauteur, la base militaire de Fort Myer, en Virginie ; alors l’hélice se brise et bientôt le crâne de Selfridge, le prototype ayant piqué du nez (Wright est à peine égratigné). Notre enthousiaste devient ainsi la toute première victime d’un accident d’avion ; chaque chose a son pionnier, il fallait bien quelqu’un pour se dévouer, ce fut Thomas, bravo Thomas. 

Le 17 septembre est propice aux avant-gardistes. Ce jour-là naît à Matsuyama, sur l’île de Shikoku, celui qui deviendrait sous le nom de Shiki, ce qui veut dire Petit Coucou, le papa du haïku moderne : 

Sot le 31 décembre 
Tout aussi sot 
Le jour de l’an 

Il a d’autant plus de mérite qu’il passe un tiers de sa vie brève (close en 1902, deux jours après qu’il a eu trente-cinq ans, c’est au tournant du siècle deux Japonais sur mille qui meurent de la tuberculose) sur « un lit de malade de six pieds de long », titre de la rubrique qu’il tint sans jamais geindre dans le journal Nihon

Au Bouddha 
Je montre mes fesses 
La lune est fraîche ! 

C’est aussi un 17 septembre, en 1179, que la bénédictine Hildegarde von Bingen rejoint son Créateur, ayant fêté la veille ses quatre-vingt-un ans ; d’aucuns tiennent son Ordo Virtutum — qui met en scène les Vertus et Satan : les unes chantent, l’autre pas — pour le tout premier opéra.




vendredi 15 septembre 2017

Rêverie calendaire #9





Ni la naissance en 973 d’Al-Biruni, érudit persan que cette déjà vieille thèse de la révolution de la terre autour du soleil ne rebuta pas — éventuellement, éventuellement, disait-il en arabe en caressant sa barbe — avant qu’elle ne s’éclipse pour quelques siècles, et qui explora l’Inde dès les années 1008, ni celle de Marco Polo, qui comme on sait explora l’Inde, ni même celle de Jean Renoir (qui, ça alors, explora l’Inde) ne disculpent tout à fait le 15 septembre de sa très grande faute, commise il y a soixante-douze ans dans la soirée, sur la personne d’un explorateur également, et comme il y en eut peu, mais d’une Inde musicale, ni la révélation d’Agatha Christie, ni la première sortie de Fausto Coppi, ni le premier cri de Jessye Norman ne rachètent complètement le dernier cigare d’Anton von Webern, aux abords d’une maison tyrolienne, la guerre était finie, derrière lui son nazi de beau-fils traficotait avec des soldats yankees — le marché noir était juteux — dont un certain Raymond Norwood Bell, un cuisinier qui n’avait jamais tué personne et ce soir-là était nerveux, et voilà, il sort dans l’ombre, il entend du bruit, il ne sait pas qu’Anton est là qui souffle un peu, on peut encore voir sur le mur les trois trous qu’il y fit, pour Anton un seul a suffi.