jeudi 26 février 2009

Jouer avec les choses



Par un hasard qui était peut-être intentionnel, nous nous trouvâmes un jour ensemble, le Maître et moi, devant une tasse de thé. Je saisis l’occasion, fort à mon gré, d’une explication et je vidai mon cœur.
 “Je comprends bien, dis-je, qu’il ne faut pas ouvrir la main brusquement si l’on ne veut pas gâter le départ du coup mais, de quelque façon que je m’y prenne, c’est toujours raté. Si je ferme la main aussi fortement que je le puis, il m’est impossible d’éviter la secousse en l’ouvrant. Si, par contre, je m’efforce de la laisser relâchée, la corde est arrachée à l’improviste, il est vrai, mais trop tôt avant que ne soit atteinte la tension maxima. Je ne cesse d’aller de l’une à l’autre de ces erreurs, et je ne trouve aucune issue.”
Le Maître répliqua : “Il faut que vous teniez la corde tendue comme un enfant tient le doigt qu’on lui offre. Il le tient si fermement serré qu’on ne cesse de s’émerveiller de la force d’un poing si menu. Et quand il lâche le doigt, il le fait sans la plus légère secousse. Savez-vous pourquoi ?... Parce que l’enfant ne pense pas, par exemple : maintenant je vais lâcher le doigt pour saisir cette autre chose... C’est bien plutôt sans réflexion et à son insu qu’il passe de l’un à l’autre, et il faudrait dire qu’il joue avec les choses, s’il n’était aussi exact de penser que les choses jouent avec lui.”



Eugen Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc (1948)


mardi 24 février 2009

Mehdi





Je me souviens. Il s’appelait Mehdi. Il devait approcher de ses dix ans, c’était l’aîné, et de loin, de la garderie. La peau sur les os, un sourire tout de travers ; la douceur même. Nous étions tous impressionnés par son calme, par sa gentillesse, par sa tristesse. Dans sa faim de câlins, il se tournait volontiers vers moi. Serré contre moi quand je racontais des histoires aux enfants en cercle, suçant son pouce, jouant au bébé tant qu’il était temps. Mais il s’ennuyait un peu, il était si grand, et il m’accompagnait souvent dans mes sorties, dès qu’il manquait quelque chose en cuisine, ou une fourniture de bureau, ou s’il fallait poster du courrier. Nous nous attardions, et bientôt nous instaurâmes ce rituel d’aller boire un verre, comme de vieux amis, dans un bistrot de l’autre côté de la place. Il prenait toujours un coca, il le proclamait avec gourmandise, le patron le lui offrait. Il se serait bien passé du respect qu’imposait son visage décharné, et sa timidité semblait s’en excuser. Il avait, comme Pelléas, le visage grave et amical de ceux qui ne vivront pas longtemps ; j’ignorais jusqu’à quel point il savait qu’il allait mourir ; s’évertuer à ne pas lui montrer que je le savais créait parfois en moi une tension pénible mais heureusement avec le temps je me faisais plus insouciant, plus libre, l’important c’était que nous passions un bon moment, main dans la main en traversant la rue, mais oui après on ira au bar, promis. On se marrait bien. Lui pouffait plus qu’il ne riait, en rougissant ; je crois qu’il avait un peu honte de ses dents de guingois. Il avait un frère, Mohammed, dit Momo, une petite boule d’un an et demi toujours en pétard dont il s’occupait très sérieusement. Je me souviens, mais si mal, après sa mort j’ai évité d’y penser, enfouissant au fond d’un tiroir tous les dessins qu’il avait faits pour moi, et maintenant tant de choses m’échappent, son âge exact, la couleur de ses yeux, comment et par qui j’ai su qu'il n’était plus. Je n’avais pas eu le cœur d’assister à son enterrement, je m’étais contenté le jour dit d’allumer une bougie dans mon salon, comme la consigne en avait couru parmi l’équipe de la garderie, geste risible et affreusement sentimental sans doute mais qui m’avait au moins permis de pleurer tout mon soûl : probablement l’idée de la psychologue chargée de notre soutien. Il était crucial d’en parler, nous répétait-elle, de mettre des mots sur notre éventuelle détresse, cela nous soulagerait. Ce n’était pas si bête, me dis-je, à la réflexion.


dimanche 22 février 2009

Mesure du regard


Il y aura bientôt quinze ans, le service national existait encore, je m’étais fait objecteur de conscience. On m’avait laissé le choix de l’affectation, j’avais jeté mon dévolu sur l’association Sol En Si (plusieurs histoires d’amour avec des séropositifs, hasards de l’époque, s’étaient chargées de me sensibiliser au problème). Les six premiers mois, je les passai dans le hall, derrière le bureau de l’accueil. Je recevais nos visiteurs, je répondais au téléphone, j’étais le maître de la photocopieuse. À ma gauche, après le bureau de la directrice, c’était l’entrée de la garderie, qui accueillait une vingtaine d’enfants, atteints eux-mêmes ou de parents atteints, mais pas seulement, des familles du quartier que le fléau ne touchait pas directement profitaient de l’aubaine d’une crèche très peu chère tout en faisant acte de solidarité. L’équipe était constituée aux trois quarts de bénévoles (on disait volontaires) et ceux-ci comme le personnel fixe étaient presque entièrement du sexe féminin. Je devins assez vite pour les enfants une sorte de “référent masculin” très prisé, et comme j’aimais passer du temps avec eux, on me dégagea progressivement de mes tâches de standardiste pour me confier leur surveillance (ce n’était pas qu’une partie de plaisir ; il y avait de fortes têtes). Je crois que c’est au premier tiers de ma seconde année de service qu’est arrivé dans la garderie le petit S. C’était le premier enfant aussi spectaculairement malade que je voyais. Il avait deux ans, mais son corps n’était pas plus développé que celui d’un enfant de huit mois. Rabougri, mais pas son visage. Il était noir, très noir de peau, et il avait les yeux les plus grands que je verrais jamais. Des yeux immenses et très blancs dans ce petit visage noir qui me regardaient intensément quand j’allais le chercher chez sa mère, et que nous revenions vers la place en taxi. Il vivait dans un minuscule appartement très sombre, aux volets toujours fermés, à l’air vicié et lourd. Sa respiration difficile, rauque et sifflante, était le seul son qui sortait de sa bouche, et vers la fin il avait eu besoin d’une assistance. Comme il souffrait beaucoup, trop faible pour pleurer, il souriait rarement. Mais quand il souriait, c’était le plus belle chose au monde, et la plus atroce aussi ― tant de confiance trahie. Ces moments dans le taxi, longeant le littoral, lui blotti contre moi, me fixant sans désemparer, je les revis assez souvent en pensée. Je le manipulais comme de la dynamite, la tendresse en plus ; en même temps, j’étais profondément révolté. Ce martyre qui dans mes bras ne pesait rien, ce martyre pour rien, c’était à hurler.
 Dans les premiers mois qui ont suivi la fin des vingt réglementaires, je les ai revus de loin en loin, mais finalement je n’ai gardé aucun contact avec les gens de Sol En Si, sinon ce souvenir insistant, et quelques autres. J’ai préféré égoïstement me prendre au sérieux et écrire des romans. Mais c’est dans la mesure du regard muet de S. que je me prends au sérieux, c’est-à-dire pas tout à fait, en tout cas je m’y efforce. Dieu merci, tout le reste est littérature.


vendredi 20 février 2009

De malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar


« Des grands figuiers au bord du bassin brûlant tombaient les figues brunies de soleil, les figues resserrées sur elles-mêmes autour du sucre et du soleil, les figues pennèques de septembre. 
La figue pennèque est l’aboutissement parfait du fruit. La figue est par excellence un fruit intransportable, presque inséparable de l’arbre. On ne peut la plupart du temps la manger qu’immédiatement cueillie. Rien n’est plus éloigné du fruit réel, rien n’est plus pitoyable qu’une “barquette” de figues offertes à des naïfs sur un marché parisien. 
Encore peut-on envisager ― et cela se rencontre effectivement ― de mettre de telles choses fades en vente. Elles trouvent même de malheureux acheteurs nés au nord de Montélimar, qui ne se doutent de rien. Mais on n’a jamais vu nulle part vendre de figues pennèques. Il s’agit bien là d’une singularité irréductible, plus infranchissable encore que celle de la mûre de ronces, qui partage pourtant avec elle le trait de non-rentabilité. On élève, on vend des mûres d’élevage, qui ont de la fadeur et surtout, symboliquement, poussent sur des ronces “sans épines” ! La mûre-ronce, comme la figue pennèque, est un fruit-symbole de la valeur intransmissible du passé. Le seul devenir parallèle de la figue, au vingt et unième siècle, est la figue sèche, qui constitue, comme l’est la datte telle que nous la connaissons, une mise en “herbier” de la saveur : brune comme la date, à même distance qu’elle du fruit, de teinte gris-brun à l’opposé de la figue vraie, “blanche” ou noire, tel le coquelicot noir ou le bleuet fané entre les pages d’un cahier. » 

Jacques Roubaud, Parc Sauvage, récit 
(Seuil, Fiction & Cie, 2008), p. 80-81



jeudi 19 février 2009

Une tout autre façon de s'en aller







"Je reste et je continuerai à rester. C’est si agréable de rester. Est-ce que la nature, elle, va à l’étranger ? Voit-on les arbres se mettre en route à la recherche de feuilles plus vertes et puis revenir se montrer au pays, pour épater les gens ? Les rivières et les nuages voyagent, mais c’est une tout autre façon de s’en aller, autrement profonde, sans retour. Ce n’est même pas s’en aller, c’est couler ou voler sur place. S’en aller comme cela, oui ! Je regarde toujours les arbres en me disant, ils ne s’en vont pas, eux, pourquoi ne pourrais-je pas rester moi aussi ? 
Quand je passe l’hiver dans une ville et que je vois un arbre, j’ai envie de voir cet arbre d’hiver aussi au printemps, dans l’éclat merveilleux de ses toutes premières feuilles. Et après le printemps vient toujours l’été, qui monte, inexplicablement beau et silencieux, du fond de la terre comme une grande chaude vague verte. L’été, c’est ici que je veux en jouir, comprenez-vous, Monsieur, ici même, où j’ai vu fleurir le printemps. Regardez par exemple ce bout de pré ou de pelouse. Comme c’est joli à voir juste avant le printemps quand la dernière neige vient de fondre au soleil. Mais il s’agit, n’est-ce pas, de cet arbre, de ce bout de pré, de ce monde-ci ; je crois qu’ailleurs je ne remarquerais pas l’été. 
En résumé, voilà : j’ai comme une envie du diable de rester collé ici et un tas de raisons pas très drôles qui m’interdisent les voyages à l’étranger. Par exemple : ai-je l’argent ? Vous devez savoir qu’on a besoin d’argent pour prendre le train ou le bateau. J’ai de quoi me payer encore vingt repas ; mais pas de quoi voyager. Et j’en suis très content. Je serai bien capable quand il le faudra de mourir dans ce pays décemment." 

Robert Walser, Les enfants Tanner (1907)


mercredi 18 février 2009

Et dire que, toute la nuit, tremblera ce reflet


« Voici la Seine. Ce ne sont plus les bateaux-mouches qui font les vagues. Le fleuve s’amuse tout seul, entre ses quais d’aplomb, froidement et tristement, à petits clapotis. On ne croirait pas de l’eau. C’est trop noir. Ça remue et ça se creuse sans qu’on puisse deviner la profondeur. Et dire que, toute la nuit, tremblera ce reflet de bec de gaz, au même endroit ! Oui, pour en arriver là, il faut que ce soit fini, bien fini, Jean Dézert.
Deux chalands sont amarrés, l’un près de l’autre, joue à joue. Une corde grince par instants.

― Chalands, pense Jean Dézert, je vous comprends. Vous passez votre existence rectiligne dans ces canaux étroits. Vous attendez devant les écluses. Vous traversez des villes, tirés par des remorqueurs qui proclament, sous les ponts, leur fierté de posséder une sirène, comme de vrais navires. Vous me ressemblez, somme toute. Vous n’irez jamais jusqu’à la mer.
Puis il releva le collet de son pardessus et rentra se coucher, car cela même, un suicide, lui semblait inutile, se sachant de nature interchangeable dans la foule et vraiment incapable de mourir tout à fait. » 

Jean de la Ville de Mirmont, Les Dimanches de Jean Dézert (1914) 


« Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
 
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
 
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
 
Que ce port et mon coeur sont à jamais déserts.

 

La mer vous a rendus à votre destinée,
 
Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.
 
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
 
Il vous faut des lointains que je ne connais pas

 

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
 
Le souffle qui vous grise emplit mon coeur d'effroi,
 
 Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
 
Car j'ai de grands départs inassouvis en moi. » 

(L’Horizon chimérique du même)



lundi 2 février 2009

Ô miracle, d’autres maisons


"




En ce moment, la symphonie du dehors est très belle. Il vient de sonner sept heures, le bleu du soir se noircit, les oiseaux se répondent en longues roulades musicales, entrecoupées de cris clairs, les voitures roulent, comme les vagues de la mer, un tramway fend l’air de son sifflement. Tout à l’heure un avion, puissante traînée de joie, a traversé le ciel. De tous côtés résonnent des coups sourds frappés contre les murs, ce sont les prisonnières qui s’ennuient. Une pleure longuement de l’autre côté du couloir, on dirait la plainte d’un loup. C’est une grande fille jeune, aux cheveux blonds lumineux, aux yeux très bleus. Quel malheureux hasard, quel destin brutal l’a amenée ici, en pleine jungle, parmi les animaux méchants ? Elle se révolte, elle ne sait pas encore qu’il faut jouer la comédie, se taire, se murer derrière un masque. Elle joue franc jeu, et sa grande crise de rage de l’autre jour, ses roulades nerveuses, faisaient tout à la fois du bien et du mal à entendre. Ici l’innocence ne paie pas.

La soirée est déjà bien avancée (l’extinction des néons est à neuf heures). La nuit dernière, j’ai rêvé que je m’étais évadée, que je prenais l’avion pour le Brésil avec un faux passeport. Ô puissance salvatrice du rêve, mais l’horrible réveil, sur un lit dur, seule dans une cellule, enfermée. Pendant quelques minutes j’ai maudit d’être en vie !
Irais-je encore au Cinéma, ou ferais-je à l’aide de quelques restes (toujours prudemment mis de côté au long du jour) une réédition du souper ? Le “Cinéma”, afin que nul ne s’étonne, est un plaisir dangereux, et qui n’est pas à la portée de toutes. Il s’agit en effet de décrocher l’étagère très lourde qui est contre le mur, de la porter sous la fenêtre, de la dresser de toute sa longueur pour ensuite grimper au risque de tomber et d’être aperçue en s’agrippant d’une main à la barre de fer qui manœuvre la partie supérieure (la seule amovible) de la fenêtre. Une fois juchée sur cet édifice étroit et branlant, on jouit d’un spectacle vraiment unique, qui procure une nostalgie et une douceur inoubliables. On voit dans une cour transformée en chantier un vrai arbre, puis un autre, puis une petite guérite où se tient le gardien de nuit parfois en compagnie d’un énorme chien-loup, puis l’immense mur nu qui entoure la prison, et au-delà du mur, ô merveille, ô miracle, d’autres maisons, véritables, vivantes, habitées par des êtres qui sont libres, qui vivent en couple ou en famille, qui mangent normalement, qui s’aiment, qui écoutent de la musique, le soir, à la lumière de fastueuses lampes à abat-jour. Le tout trop lointain cependant pour que l’on puisse en distinguer les détails. Et à droite, ô splendeur, une rue bordée de maisons, de jardins, avec même un bistrot. Et sillonnée, jour et nuit, de voitures, avec de vrais piétons (je ne peux les reconnaître, mais je vois si ce sont des hommes, des femmes ou des enfants). C’est dit : je vais m’octroyer un petit moment de Cinéma, quelques actualités avant de me coucher."

 

Grisélidis Réal, Suis-je encore vivante ? (Verticales, 2008) 
p. 15-17