dimanche 27 mars 2016

Ni trop ni trop peu




Il faut avoir trois ans pour voir aussitôt une baleine dans une brindille filifrome se terminant par un tortillon évoquant en effet assez lointainement une queue de cétacé, la coucher dans une minuscule flaque au milieu du patio (l'océan) et la pêcher au moyen d'une branche morte, assis sur la rive d'une marche détrempée. 

Le jour baissait, j'étais sorti fumer dans la cour et F. m'avait suivi, chaussant fier comme un paon les bottes dix fois trop grandes de son père pour me montrer l'endroit où, la veille, il avait vu un ver de terre. Moi je pensais à Pinocchio, assis à ses côtés, est-ce que tu connais ? Non. J'ai raconté une première fois dans les grandes lignes, c'est une histoire assez compliquée finalement, F. n'arrêtait pas de poser des questions tout en continuant à touiller l'océan, je n'étais pas assez précis, et après ? Et après rien, ils sont heureux. Et le papa ? Eh bien, il est heureux, voilà. C'est fini. 

Encore. 

La seconde fois je me suis pris au jeu, j'ai vraiment raconté l'histoire, en la simplifiant certes mais ça m'a tout de même pris six ou sept minutes, F. a posé sa canne à pêche et n'a pas moufté jusqu'au happy end, sanctifié d'un nouvel "encore", meilleure critique imaginable. Bien plus tard, je me suis aperçu que pas un instant que je n'avais songé à parler du nez qui s'allonge, ou de l'insecte moralisateur. C'étaient donc des détails tout à fait superflus, leur omission n'affectait en rien l'efficacité du récit, si j'en jugeais par la réaction de F., jeune professeur de narratologie. 

(Je l'ai frustré d'une troisième paraphrase, j'avais froid aux fesses.)

mercredi 16 mars 2016

Trouvailles

Pendant ce temps, chez Hélium, la Constellation s’agrandit : nous voilà cinq, il en manque deux pour faire une pléiade — je fais confiance à Sophie Giraud, elle les trouvera. D’une manière générale, on peut faire confiance à Sophie Giraud, cela fait partie des quelques certitudes que j’ai dans la vie (on peut dire du bien de son éditeur, c’est permis). La preuve : je continue à me trouver en très bonne compagnie. Si ces deux nouveaux livres n’ont rien à voir entre eux (c'est l'heureuse règle de la collection), il se trouve que le regard est leur grande affaire : pour l’un il est une membrane, pour l’autre il est digital ; l’un s’intéresse à la séparation, via le transfert, l’autre à la fusion, via le fond vert ; les deux sont recommandables. Il est difficile d’isoler un passage d’Un temps pour se séparer (Notes sur Robert Capa) de Sébastien Smirou, car cette “fiction psychanalytique” autour de la figure du fameux photographe de guerre et trompe-la-mort est une pensée en mouvement, se dépliant sous nos yeux, tous ses éléments sont solidaires et forment une image complexe, nuancée, ambiguë ; mais croyez-moi sur parole, l’ensemble est stimulant, singulier, et d’autant plus plaisant à suivre qu’écrit dans une langue aussi claire qu’élégante. La Magie Industrielle de Patrice Blouin, en revanche, poème en plusieurs chants brefs — ou encore prosopopée d’un corps-monde imaginaire, le je du texte — célébrant l’inédite beauté des “images de synthèse”, dans le cinéma de divertissement contemporain, se prête volontiers à la citation, avec ses phrases courtes dont sont bannies les virgules : 

“Je peux vous le dire. Je ne m’en cache pas. Ce n’est un secret pour personne. La lumière des espaces infinis m’effraie. L’obscurité est terrible assurément. Mais l’iridescence de certaines galaxies est plus effrayante encore. Et je ne parle pas simplement des soleils et des étoiles. Je connais aussi des planètes qui ont la brillance insoutenable d’un flash de magnésium. 

Et pourtant ce sont ces halos de lumière qui attirent les hommes depuis toujours. Malgré eux. Sans qu’ils sachent pourquoi. Sans avoir la moindre idée de ce qu’ils y trouveront. Au milieu de ces halos se tient peut-être un trou noir minuscule en train de tout aspirer à la paille. Ou juste une planète blanche entièrement composée de glace. 

Vous avez remarqué. Dans l’univers chaque planète – hormis la Terre – se limite à un climat. Partir dans l’espace profond c’est appareiller pour une saison. Un Hiver en Sibérie le plus souvent. Ou un Été dans le Sahel. Mais il doit bien exister également des Toscane en Automne. Des Paris au Printemps. Il suffit de les trouver.”

En attendant, vous savez où trouver ces deux nouvelles étoiles — en librairie depuis tout juste une semaine. Tant que vous y êtes, jetez un œil au malicieux premier roman de Colombe Boncenne, Comme neige (paru chez Buchet-Chastel en janvier dernier), fantaisie littéraire à mi-chemin entre Calvino et Marcel Aymé (trouvé-je), il vous fera passer un bon moment (ce fut mon cas entre hier soir et ce matin).







vendredi 11 mars 2016

Not far from heaven




Les bonnes actions sont toujours récompensées. C’est en donnant un coup de main lors du déménagement d’une amie (M-Jo, on peut écouter le duo qu’elle forme avec l’ami Flop, c’est charmant) — comme elle a plus d’amis que de meubles, je n’ai eu à monter qu’une table basse avant de passer à l’apéritif — que j’ai pu faire la connaissance d’un organiste atypique, Charlie O. (dont je vous recommande également le premier album, récemment pressé, c’est frais et léger), lequel j’avais déjà eu l’occasion d’entendre jouer (très bien) de l’orgue Hammond, il y a peu, en première partie du duo susnommé. Très vite nous parlions clavier, le courant passait, et Charlie m’expliquait la chance qu’il avait de pouvoir pratiquer régulièrement l’orgue de l’église Sainte-Marguerite, dans les quartiers sud de Marseille, grâce à l’amitié de son titulaire et la complaisance du curé. Ces instruments en effet ne s’approchent pas facilement. Or j’en avais toujours rêvé… Ça ne coûtait rien de demander, et puis Charlie était vraiment très sympathique. Est-ce qu’il serait possible de se glisser cinq minutes… Mais comment donc, me répondit-il. Jeudi prochain, si je voulais. 

Ce ne sont pas cinq minutes, mais deux grandes heures que Charlie m’a royalement offert, hier, de cinq à sept, dans la paroisse déserte au pied des collines. À tout seigneur tout honneur, et plutôt deux fois qu’une, j’ai testé d’abord la « Prière pour le salut de mon âme » de la Messe des Pauvres de Satie, puis le « Hodie mecum eris in paradiso » (tout à fait pertinent en l’occurrence) des Sept dernières Paroles de Haydn (ça le faisait). Puis je suis passé à mon chouchou Couperin, qui apparemment n’attendait que ça : ses pièces sonnaient merveilleusement, avec leurs longues notes tenues, leurs harmonies tuilées. Et je me sentais comme un poisson dans l’eau : l’instrument me dictait ma façon de jouer, je comprenais intuitivement qu’il me fallait phraser, articuler différemment, plus théâtralement, pour ainsi dire. J’ai ainsi enchaîné les Calotins et les calotines, le Petit-Rien, l’Exquise (particulièrement heureuse à l’orgue), les Fauvètes plaintives (même remarque ; j’avais choisi pour elles les sons le plus flûtés, et c’était magnifique), le Dodo ou l’amour au berceau, la Distraite, la Muse-Plantine, les Pavots, des préludes. Ignorant quels registres je devais solliciter, je décrivais le son que je désirais à Charlie, qui manipulait pour moi les tirettes, plus doux, plus plein, plus cuivré, plus clair. Un quart d’heure après mon arrivée, je lui ai demandé de me filmer, pour avoir une trace de l’aubaine ; soyez indulgents (mais je trouve le résultat plutôt pas mal, pour un puceau ; on remarquera, à la fin, mon air de ravi de la crèche ; j’allais répétant Wow après chaque morceau). 



À mesure que le soir tombait, l’ombre et le froid gagnaient les lieux, aussi saints que vide à part nous. Au moment de partir, en souriant d’un air mystérieux, Charlie m’a prié de tenir un accord et de ne pas le lâcher, puis il est allé éteindre l’instrument. Alors, sous mes doigts et tout autour, l’accord s’est longuement et drôlement dissous en harmonies inouïes dans le silence de l’église, éteinte elle aussi, un chant du cygne d’une bonne minute qui ressemblait à la décélération vertigineuse d’un chœur de fantômes sur un grand 8 limbique, conclusion parfaite d’un moment parfait.





mercredi 9 mars 2016

Trois souvenirs de Tokyo et leurs doubles




"Le ciel, au-dessus de tout ça, est une chose indéfinissable, absente et noire. Un Bouddha cuivré sourit un instant sur un mur d'images..."
(p. 15)



"Des piliers sévères rythment l'espace. Le Musée national est un musée sobre, dans les tons de gris. L'idée de parler ne vient à personne."
(p. 67)




"Buildings, buildings, buildings jusqu'à l'horizon, tel serait le refrain si Tôkyô était une chanson. Or Tôkyô est silencieuse, autant que sont épaisses, certes, la moquette et les vitres de l'Observatoire, mais il n'y a décidément que des réalités."
(p. 93)



vues de Tokyo, juin 2003
extraits d'Hoffmann à Tôkyô, éd. naïve, 2007


samedi 5 mars 2016

Herbe à mâcher





Félix Arnaudin, Butte de Betout, 1874



Mais Dieu me garde de parler des petites misères qui sont fatalement inhérentes à la situation où je me trouvais. Tout cela est passé, et j'estime qu'il est préférable de ne pas se complaire à étaler ses ennuis ou ses infortunes. Toute misère éveille un sentiment de pitié, mais aussi un certain sentiment de dégoût. Mieux vaut donc laisser croître sur tout cela l'herbe de l'oubli. 

[T. Fontane, op. cit.]


mercredi 2 mars 2016

Vie de bureau


Douze fenêtres parmi les trente dernières. On ne me fera pas croire que c'est la même. On ne m'empêchera pas de croire que c'est la mienne. 
















mardi 1 mars 2016

La France éternelle






Considérations de Theodor Fontane sur les Français, en l’espèce ses compagnons de cellule dans la citadelle de Besançon où, pris pour un espion, il est détenu en 1870 : 

“Ils étaient aimables, bienveillants, sans jalousie, disais-je ; mais l’impression agréable qu’ils donnaient tous comme individus, je ne la retrouvais plus quand je voulais considérer chacun d’eux comme faisant partie d’un tout. Aucune cohésion, et les divergences les plus absolues. Aucun sentiment commun à tous, si ce n’est l’amour de la France et le souci de sa gloire. Ce sentiment est quelque chose, mais ce n’est pas beaucoup ; et cela peut avoir des côtés dangereux. Débarrassé de tout motif profond, l’amour de la patrie, qui n’est plus alors qu’une forme particulière de la vanité personnelle, dégénère vite en quelque chose d’un peu caricatural ; en se gonflant outre mesure il devient vide ; il prend l’aspect d’une bulle de savon, en un mot il ne contient plus rien. J’eus très souvent à faire cette constatation. Une belle et profonde croyance à quelque chose, du monde visible ou du monde invisible, je ne trouvai cela nulle part. Le clergé était raillé sans cesse, on ne cessait non plus de plaisanter l’empereur, tous les maréchaux étaient l’objet d’apostrophes méprisantes. Je n’ai guère rencontré qu’une conviction qui fût commune à tous, c’est que tout était vénal. Mac-Mahon seul échappait à ces jugements cruels, et conservait pour le soldat tout son éclat de pur diamant. Mais cette brillante exception éclairait davantage encore la vase trouble de soupçon où tout le reste était plongé. Gouvernement, Église, Loi, tout cela n’avait pour but, selon eux, que de tenir le peuple captif, afin de se maintenir au pouvoir et de s’enrichir. Chacun ne voyait que soi pour but ; personne n’était au service d’une idée, personne au service de l’être collectif. L’impression qui se dégageait de tout cela était vraiment pénible.”

[in Journal de captivité, 1871]