samedi 11 mars 2017

Pour l'instant je fais bloc




Janvier 1966, Tony Duvert a donc vingt ans, il s'est mis à écrire son premier roman, Récidive, et il répond à une amie du lycée pour lui expliquer (très mystérieusement, il n'est jamais question de littérature) sa disparition de la circulation : 

"Depuis assez longtemps, j'ai pris des chemins où je tiens à être seul, tant il est facile de les corrompre [...] Je ne me suis pas enfermé dans une tour, je ne suis pas explorateur en chambre, je n'appartiens à aucun titre à une aristocratie de solitaires : au contraire, je suis dans la rue — et dans la rue, si belle, si vaste ou si longue qu'elle soit, il n'y a que des passants : et même ceux qu'on racole une nuit, on ne les voit pas deux fois [...]
Mon silence [...] correspond à une rupture délibérée entre une manière de vivre facile et endormante, qui m'aurait mené là où les autres vont, et une autre que je n'ai pas cherchée, mais dont j'ai le courage d'avoir besoin, et qui contredit la première [...] Je travaille beaucoup. Pas les études, bien sûr, pas le piano. Un travail qui m'est propre, que j'ai créé à mon usage, difficile, plaisant, nécessaire, et qui peut donner, qui doit, qui donne ses fruits. Excellents, savoureux, partageables du reste. De ce travail, je ne te dis rien de plus. J'ai mis des années à le mettre au point. Il n'a rien de philosophique, artistique — pouah ! — il ne vise pas un mode de vie. Il ne crée pas de système. Il ne m'apporte aucun argent. Il ne m'intègre à rien du tout [...]
Relativement à nos rencontres, elles étaient très plaisantes, certes. Mais je n'ai pas, je n'ai plus le temps, ni pour toi, ni pour quiconque. On ne doit pas me faire confiance : je ne tends aucune main. Cela reviendra peut-être, le goût d'éparpiller en miettes précieuses les journées. Pour l'instant je fais bloc et tant qu'il le faudra. Je ne joue pas à me construire, à me contempler, à m'interroger, à me chercher : aucun mode pervers de paraître. Je ne sonde pas, je ne brise rien. Je fais des inventaires que personne n'ose."

(Cité par Gilles Sebhan dans son Retour à Duvert (Le dilettante, 2015) dont est également tiré notre illustration, détail d'une photo de classe en 61/62 — une première littéraire à Savigny-sur-Orge, Duvert a seize ans.)

mardi 7 mars 2017

Un abri dans la violence




"C'est curieux comme nos existences (je parle de nos deux existences) protègent leur état de crise chronique en trouvant un abri dans ce qu'il y a de plus violent en art, de plus terrible. C'est que cette terreur-là met en déroute l'abjection de ce monde (pas de jour qui ne nous apporte son lot de comique abject, et qui ne nous fasse haïr notre époque, non pas au nom d'un passé regretté, mais au nom du plus profond présent). Terribles sont les chants mongols que tu m'as envoyés, une voix si creuse, terriblement creuse, que les autres voudraient remplir. Nous n'avons que ces deux choses, la violence de l'art, et cette autre violence qu'est la grâce et la beauté d'un enfant. Un peu tardivement, je me suis mis à connaître et aimer Ravel : il me semble ne ressembler à rien, avoir une étrangeté radicale, et lui aussi disposer d'une existence fragile à l'abri de l'extraordinaire violence de son art." 

Gilles Deleuze à André Arnold, 28 mai 1994 
(in Lettres et autres textes, 2015)



Juste où la placer








Morton Feldman, Conférence de Francfort (1984) : 



vendredi 3 mars 2017

Sève du venin


Bonne idée de relire l'Abécédaire malveillant de Tony Duvert (Minuit, 1989) : il y a dans ces aphorismes cinglants comme une vigueur printanière qui s'accorde à l'heure. Ci-joint neuf badines.